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PROLOGUE
Kinshasa, le 10 janvier 1993.
Chère Antoinette,
Je sens ma fin approcher. Je suis au bout de mon rouleau, à la
lisière de la mort. La mort omnipotente, seule et unique certitude
dans la vie. Un jour ou l'autre, elle arrive, inexorable et
je-m’en-foutiste. Le reste se résume à un salmigondis de
présomptions, hypothèses, probabilités ou statistiques. Demain
n'existe pas, je n'en suis qu'à aujourd'hui. Et le passé, je ne peux
pas le défaire; les remords et les regrets, je les relègue dans la
poubelle universelle. Ne t'en fais pas, va! je partirai heureux. Ma
vie a été pleine. Belle et laide, propre et sale... Une réalité dont
il faut s'accommoder.
Tu feras le ménage de mes affaires, parce que c'est toujours
comme ça après la mort. Et si tu lis cette lettre, cela voudra dire
que tu auras trouvé cette boîte de carton et, dedans, un manuscrit
sous forme de roman :
La couleur du sang. Il révèle non seulement l'histoire d'Hubert,
mais aussi celle de tous les expatriés, les exilés, les apatrides,
et les Zaïrois qui ont traversé sa vie. Tu remarqueras que le roman
s'articule en multiples points de vue ou si tu préfères, on y décèle
plusieurs voix. Il aurait été difficile de raconter l'histoire
d'Hubert sans raconter celle des gens qui ont gravité autour de lui
– ils étaient en quelque sorte tricotés avec lui, tout comme moi...
Une histoire de déchirures, de misère humaine, de guerres sanglantes
et de massacres barbares, de corruption et de meurtres crapuleux, de
déroute et de quête identitaire, d'amour perdu. D’un peuple aussi,
que je porte dans mon cœur.
Tu comprendras que j’en suis le narrateur... J’ai reconstitué
les faits en me servant surtout des mémoires d'Hubert et du journal
de Yenga. Des recherches minutieuses, des interviews, des
correspondances, des récits de diverses personnes qu'Hubert et moi
avons côtoyées, de près ou de loin… Sans oublier les carnets de
Tshimanga qu'on a découverts dans sa villa à Mbuji-Maye, dans
lesquels il détaille d'une manière brutale son enfance et sa vie
adulte, qui ont été jalonnées de violence, de bestialité, de
sexualité désaxée, et les innombrables meurtres odieux qu'il a
perpétrés, dont trois d'individus directement liés à moi.
Si certains faits ne semblent pas conformes à la réalité, ils
collent néanmoins à la mienne, à mon interprétation. De toute
évidence, il m'était impossible d'être présent à tout moment dans le
temps et dans l'espace où s'orchestrent les événements que je
décris. Je n'étais en mesure que d'imaginer ou deviner – par une
somme de déductions – la nature des sentiments et les processus
psychologiques de ces personnages qui, eux, ont réellement existé.
Il a bien fallu que je me mette dans la peau de ces gens que
j'emporte avec moi dans l'au-delà, c'est-à-dire, nulle part à mon
avis.
Quant aux faits historiques, à la situation politique du Zaïre,
ils relèvent de ma compilation personnelle. N'y ai-je pas vécu près
d'un demi-siècle?
Cette boîte qui contient le fruit de mon travail acharné (des
piles et des piles de papiers, de références, d'enregistrements),
ainsi que le manuscrit, je veux que tu l'envoies à Bertrand –
héritage que je lègue à mon petit-fils pour qu'il connaisse son
ascendance, ses pères et leur passé. S’il décidait de faire publier
ce manuscrit, je voudrais sa promesse qu'il obtiendra au préalable
l'autorisation des survivants impliqués, vu les passages intimes –
authentiques ou imaginaires – qui les concernent.
Voilà, je crois que j'ai tout dit. Ne sois pas triste ma chérie.
Je t'aime. Tu le sais.
François.
[...]
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